Notes sur une rencontre avec Gao Xingjian, prix Nobel de littérature (2000), le 3/11/08
Lundi 3 novembre, j'ai eu le
plaisir d'assister à une rencontre dédicace avec Gao
Xingjian, prix Nobel de littérature (2000). La rencontre se tenait
à la librairie L'arbre à lettres (Mouffetard). Elle
était suivie d'une lecture au théâtre Mouffetard. La
tentation était trop forte et j'ai suivi moi aussi.
La rencontre dédicace m'a paru très courte. Le temps de prendre quelques photos, de faire dédicacer mon exemplaire de La montagne de l'âme et l'écrivain s'en allait dîner avant le début du spectacle. Il faut dire, c'est un temps de lecteur-photographe en présence d'un écrivain et celui-ci passe toujours plus vite. J'avais hésité à prendre Le livre d'un homme seul et Le quêteur de la mort, Une canne à pêche pour mon grand-père étant en prêt longue durée. Je m'étais ravisé. Quatre livres, c'était peut-être abuser. La montagne de l'âme est sans doute le texte le plus représentatif, le plus emblématique de l'œuvre de Gao Xingjian que nous ayons. Je regrette tout de même un peu de ne pas avoir pris les pièces en plus, car au théâtre était lu Le quêteur de la mort et cela aurait fait un souvenir très à propos. Ce sera pour une prochaine fois ! Ainsi que je l'ai dit, il y a eu quelques questions, quelques dédicaces, quelques photos et vidéos de la part des participants, puis rideaux.
Une heure et demie plus tard, au théâtre Mouffetard, Gao Xingjian est installé confortablement à côté de Paul Tabet, professeur de philosophie et ami de l'écrivain. Celui-ci anime la discussion. À propos du travail de Gao Xingjian, il évoque d'une œuvre gigantesque et complexe qui ne supporte pas la simplification. Il souligne le paradoxe à la fois de la rigueur et de la liberté d'imagination dans l'œuvre. Puis il résume en chiffre l'œuvre de l'écrivain, plusieurs dizaines de romans, nouvelles, essais, poèmes, pièces de théâtre [1]. Mais aussi en tant que peintre plus de cent expositions et des œuvres dans plus de quinze collections privées ou publiques. Gao Xingjian travaille également à la réalisation d'un film.
Paul Tabet poursuit son
introduction. Il est question de vagabondage dans la création, de quête dans la
vie, de ce qu'elle cache, recèle [2]. Mais dans ce foisonnement, il existe une constante ; ce que l'on
pourrait nommer le l'épine dorsale de l'œuvre. Quels que soient les
avatars, les modes d'écriture, un mot résume l'œuvre selon Paul Tabet : la
verticalité. Ainsi, Gao Xingjian, grand écrivain chinois, arrive en
France avec dans ses bagages un manuscrit. Ma chi conosce Gao ?,
demande Paul Tabet. Mais qui connait Gao ? Gao Xingjian est un homme
debout. Malgré la misère en Chine comme en France, il a eu le courage de rester
debout. Dans son itinéraire personnel, dans son cheminement intérieur, il est
resté sourd à toutes les sirènes, y compris aux sirènes de la gloire. Il a la
grandeur d'un Sisyphe [3]. Et
certaines de ses idées d'ailleurs, lorsqu'on lit avec attention son œuvre, sont
proches de celles de Camus [4].
Gao Xingjian acquiesce. L'artiste doit résister à toutes les formes, à toutes les tentatives d'aliénation, même humilié. Quand l'homme humilié trouve le chemin du pouvoir, il y a toujours le danger que celui-ci ait la tentation de se venger [5].
L'œuvre de Gao Xingjian, précise Paul Tabet, n'est pas une littérature de « justicier », qui cherche à se venger, ni une littérature de professeur ou d'enseignant.
Gao Xingjian précise sa propre
conception de la littérature. La littérature est une conscience éveillée, une
nécessité. La littérature n'est pas faite pour plaire, ni pour gagner sa vie.
La littérature est un témoignage. La littérature est inutile ; inutile au sens
où elle n'est pas liée à la politique, ni ne fait la morale. La littérature est
esthétique [6].
Paul Tabet prend l'exemple de l'acteur de théâtre ou d'opéra traditionnel chinois. L'acteur se rendait au théâtre vingt-quatre heures avant la représentation afin de s'isoler, sortir de la vie et entrer dans l'Art. De même, les spectateurs pouvaient entrer plusieurs heures à l'avance au théâtre afin de quitter la vie, les soucis, et entrer dans l'Art [7].
Gao Xingjian précise qu'au théâtre, il ne s'agit pas de rendre la vie, même s'il en est question. Le théâtre existe pour admirer l'art de jouer. L'écrivain écrit pour l'acteur. La dramaturgie n'est pas faite pour produire un meeting politique [7a], mais pour l'art de jouer. Lorsqu'il écrit, l'écrivain a en tête la scène et les acteurs.
Pour décrire le travail de Gao Xingjian, Paul Tabet prend l'image d'un mouvement pendulaire, un mouvement de balancier entre l'écriture et la peinture. L'écrivain précise qu'il s'adonne à l'Art, qu'il peint et écrit depuis l'enfance. C'est un mode de vie pour lui. Ce n'est pas pour gagner sa vie. Selon lui, la langue est une voix vivante, vitale. On voit également des choses ; on a des impressions. Il y a ainsi une pensée pour la langue et une pensée pour l'image. La peinture est une vision. Et il y a des choses à dire qui ne passent pas par la langue [8]. Il existe, selon l'écrivain, deux impressions distinctes. Regarder une peinture n'est pas la même expérience que lire les mots. Lorsqu'il peint, Gao Xingjian écoute de la musique pour susciter les visions. Il existe une impossibilité de dire ou bien de dessiner. L'illustratif représente le narratif dans la peinture. Or, pour le narratif, il existe la langue. Le peintre-écrivain peint à l'endroit, à la limite où la langue n'arrive plus à dire. La peinture pour lui est une vision et il n'y a pas de place pour les idées. L'essentiel de la peinture est dans le paléolithique [9].
Paul Tabet parle de la montagne
comme du lieu du mystère, du silence. La littérature de Gao Xingjian, dit-il,
est une littérature froide, de solitude, de silence sans échos.
Gao Xingjian précise qu'il a lu énormément étant jeune. Aussi, il a rapidement compris que ce qu'il écrivait était quelque chose de différent. Après la révolution culturelle, il a publié ses premières lignes avec une stricte auto censure, mais les autorités chinoises trouvent encore le moyen de le censurer !, s'amuse-t-il. Alors, il a décidé d'arrêter de publier, car cela n'avait plus de sens, et d'écrire pour lui-même. À l'époque, il y avait une véritable terreur de la dénonciation, y compris au sein de la famille [10]. Malgré tout, car c'est une nécessité pour lui, il continua à écrire pour lui-même en se cachant.
Gao Xingjian raconte qu'après la réception du prix Nobel de littérature ont suivi deux années infernales et il a fini par tomber malade. Il a appris à dire non et, aujourd'hui, il écrit des essais pour ne pas avoir à donner de conférences. C'est l'âme qui doit parler [11]. Il travaille actuellement sur un recueil d'essais écrits en chinois, qui ne sera pas publié en chine, mais à Hong Kong et Taïwan. Il dit explicitement qu'il ne veut plus entendre parler de la Chine [12].
L'écrivain peint et écrit en écoutant de la musique. Il préfère la musique baroque à la musique romantique, car, dit-il amusé, celle-ci est trop autoritaire [13] ! Bach est plus abstrait et baroque. Il écoute également la musique contemporaine. (Il cite des noms que je ne note pas.)
Suite à une question sur l'opéra, Gao Xingjian acquiesce et explique qu'il souhaiterait travailler davantage avec des compositeurs [14]. Il explique laisser le metteur en scène travailler, faire à son idée. Parfois, le résultat est un peu étrange. Mais si le metteur en scène connait le travail, il n'a rien à redire. Et puis, la mise en scène est une création également et en tant qu'auteur il n'a pas à intervenir. D'ailleurs, il donne suffisamment d'indications dans le texte. Sa mère était comédienne et il est monté sur les planches dès l'âge de cinq ans. Dans son travail, Gao Xingjian explique rechercher une dramaturgie. Dans un soliloque, il y a ainsi deux personnages pour une personne [15]. La deuxième personne créée un faux dialogue avec le personnage et dans le même temps un dialogue avec le public.
On l'interroge sur son prix Nobel.
L'écrivain explique qu'il a reçu le prix Nobel dans une HLM. Beaucoup de
journalistes sont arrivés chez lui et les voisins ne comprenaient rien de ce
qu'il se passait. La plupart étaient des immigrés et certains d'entre eux ont
été interviewés. Ils étaient fiers. Ils ont compris que, même parmi les gens
simples, certains étaient capables d'une œuvre monumentale. Ce jour-là, ils ont
dit se sentir tous un peu prix Nobel. Certains se sont même privés pour acheter
les livres de Gao Xingjian.
Gao Xingjian et Paul Tabet laissent la scène aux acteurs qui vont lire la pièce Le quêteur de la mort.
Les acteurs sont bons et la première partie de la pièce est vraiment très drôle. Un homme se retrouve enfermé dans un musée d'Art moderne. L'inquiétude grandit et un soliloque débute. L'homme ironise sur l'Art contemporain, sur sa situation et bientôt sur lui-même. Une autre voix entre en scène qui dialogue avec lui, et la pièce devient plus sombre, plus introspective. Si la première partie m'amuse toujours autant, je dois avouer que j'ai un peu plus de mal avec la seconde. Elle pousse un peu trop les questions existentielles à mon goût, finit par devenir obscure et perdre le spectateur. Peut-être même est-ce de l'absurde ?
Je n'ai pas pris de photos par
respect des acteurs, et ce d'autant plus qu'il y avait un photographe
professionnel. Vous verrez tout de même des photos de la scène avec en fond des
peintures de Gao Xingjian.
Pour terminer ce billet, voici une question que j'aurais aimé poser à l'écrivain, mais peut-être aurait-il été mal poli de la poser :
Il vrai que l'écriture de Gao Xingjian est parfois froide et ne s'adresse pas à tous les publics. L'écrivain ayant travaillé et enseigné les formes les plus modernes de la littérature (Becket, Ionesco,...), j'attribuais cette froideur à une éventuelle influence du Nouveau roman, notamment du fait de cette recherche sur le « je », le « tu », le « il/elle ». La question de l'autocensure apporte un éclairage supplémentaire, car l'autocensure n'est certainement pas faite pour réchauffer l'œuvre. Enfin, l'écrivain dans sa jeunesse ayant été également doué pour les mathématiques - et c'est vrai qu'il y a une froideur presque mathématique, scientifique dans l'œuvre - que pour la littérature, dans quelle mesure cette froideur ne vient-elle pas aussi de sa propre personnalité ? Voilà, c'était la question que j'aurai aimé lui poser, que l'écrivain nous dise quelques mots sur son écriture, ses influences, sa personnalité, bref sur l'origine de cette froideur. (Celle-ci peut être également liée à l'idéologie et au traumatisme, aux séquelles de la Révolution culturelle chinoise.)
Pour plus d'informations sur Gao
Xingjian et son œuvre, consultez les adresses suivantes :
http://www.gaolefilm.com/index.htm (plus riche que
Wikipédia)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Gao_Xingjian
[1] Biographie et bibliographie de Gao Xingjian
[2] En lisant Gao Xingjian, j'avais noté ce goût pour la recherche de ce qui est caché. Il m'avait semblé reconnaître dans l'œuvre une forme de questionnement sur l'être, et même de questionnement sur « l'être en tant qu'être », autrement dit un questionnement métaphysique. Par exemple, certaines questions que lui-même ou son personnage pose sont très proches de celles de Descartes dans les Méditations métaphysiques.
[3] En tant qu'intellectuel dont la vie était menacée, Gao Xingjian a dû se résoudre à détruire toute son œuvre, une œuvre inédite, romans, nouvelles, poésies, théâtre, peinture... alors qu'il résidait en Chine. Cette œuvre, il l'a recommencé en France. C'est sans doute au moins en partie pour cela que Paul Tabet dit que l'écrivain a la grandeur d'un Sisyphe.
[4] Gao Xingjian a été influencé très tôt par les auteurs français qu'il lisait dans la langue avec assiduité. Il a enseigné le français et la littérature moderne à l'université de Pékin.
[5] Référence à Mao Zédong ? (Est-ce vraiment une interrogation ?)
[6] Autrement dit, pour l'écrivain la littérature n'est pas normative. Elle n'édicte pas de règle ; elle est purement esthétique. On voit le rejet de toute forme de doctrines, doctrines qui ont mené aux catastrophes que l'on connait. Catastrophes dont l'écrivain a été témoin, puis victime. À ce propos, lire Le livre d'un homme seul. Homme seul, signifie à la fois personne esseulée et personne qui affirme son identité, son individualité vis-à-vis de la masse. Gao Xingjian abhorre le pronom personnel nous.
[7] Sur le thème de l'opéra, lire la nouvelle L'amateur d'opéra de Lao She dans l'excellent recueille de nouvelles Gens de Pékin, Folio.
[7a] Certainement une allusion au travail des artistes au sein du parti communiste chinois.
[8] Ce que l'on ne peut pas dire est indicible. Toutefois, on peut essayer de peintre les visions qui se présentent à nous. Mais ce qui ne peut être peint et passe uniquement par la langue, est-ce que cela a un nom ?
[9] Peut-être Gao Xingjian sous-entend-il que les hommes pré-historiques ne possédant pas de langage, ces hommes peignaient l'indicible, leurs visions.
[10] Cette terreur et le thème de la dénonciation familiale sont parfaitement restitués dans Le livre d'un homme seul et La montagne de l'âme.
[11] Pas forcément l'homme.
[12] À la lecture de son texte Le livre d'un homme seul, cela se comprend aisément.
[13] Effectivement, la musique romantique, la musique à programme « raconte » une histoire.
[14] Gao Xingjian est l'auteur d'un livret La Neige en août, 2002, musique de Xu ShuYa, créé à Taipei et à l'Opéra de Marseille sous la direction du chef d'orchestre Marc Trautmann
[15] A l'image de la pièce Le quêteur de la mort, mais on pourrait également citer des romans et nouvelles.
"Le
Goncourt 2008 décerné à


Comme annoncé
précédemment, ce mois-ci le groupe de lecture de la librairie
L'Attrape-Cœurs s'est réuni autour du texte de Serge
Filippini, Deux testaments. Sur le
blog Attrape-Cœurs, voici un rapide compte rendu de
la soirée.
"Le blog
.